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Il y a quelques années encore, peu d’observateurs auraient pu prévoir que le conflit entre les patriarcats de Constantinople et de Moscou au sujet de l’Ukraine aurait un impact pour la vie orthodoxe en Afrique. Il convient de rappeler cet arrière-plan et la façon dont la présence orthodoxe en Afrique est devenue un autre enjeu de cette géopolitique religieuse.
En janvier 2019, le Patriarche de Constantinople signa l’acte reconnaissant l’Église orthodoxe d’Ukraine (métropolite Épiphane) et lui accordant l’autocéphalie, ce qui conduisit à une rupture des relations avec Moscou, qui continuait de soutenir l’autre branche des orthodoxes ukrainiens, soit l’Église orthodoxe ukrainienne (métropolite Onuphre), qui avait été jusqu’à ce moment la seule structure orthodoxe reconnue comme « canonique » par l’ensemble des Églises orthodoxes historiques.
Le Patriarcat de Constantinople fut suivi par les Églises de Grèce et de Chypre, non sans certaines résistances au sein de celles-ci, tandis que la plupart des autres Églises orthodoxes demeuraient dans une position attentiste. Cependant, en novembre 2019, le patriarche Théodore II d’Alexandrie reconnut à son tour l’Église ukrainienne autocéphale, en commémorant liturgiquement le métropolite Épiphane. Dès le mois suivant, le Patriarcat de Moscou rompit la communion avec le Patriarcat d’Alexandrie et laissa entendre qu’il pourrait envisager de développer une présence orthodoxe russe en Afrique, où Moscou ne comptait que peu de lieux de culte servant spirituellement des expatriés russes. Outre quelques églises en Afrique du Nord, une église avait été construite au début des années 2000 en Afrique du Sud. Ces paroisses commémoraient en principe liturgiquement le Patriarche d’Alexandrie comme le chef de l’Église orthodoxe en Afrique.
« Je ne veux pas faire de prévisions maintenant quant à l’évolution de la situation. Si le Patriarcat d’Alexandrie se range du côté du schisme, alors nous pourrions, bien sûr, devoir créer des paroisses pour nos croyants, car ils ne pourront pas communier dans les églises du Patriarcat d’Alexandrie », déclara le métropolite Hilarion (Alfeyev) à la chaîne de télévision Rossiya 24, le 31 décembre 2019 (cité par Jacques Berset, « L’Église orthodoxe russe pourrait ouvrir des paroisses en Afrique », Cath.ch, 1er janvier 2020).
Après une célébration commune du Patriarche Théodore avec le Métropolite Épiphane en août 2021, le Patriarcat de Moscou estima que le schisme était confirmé et s’engagea dans une entreprise plus ambitieuse : il ne s’agissait plus simplement de pourvoir aux besoins spirituels de fidèles d’origine russe, mais de commencer à recevoir des clercs et fidèles africains et à organiser des paroisses africaines. Alors que la présence orthodoxe sur le continent africain était dans l’ensemble épargnée par la superposition de juridictions qu’on rencontre sur d’autres continents (à l’exception de la présence de quelques groupes dissidents vieux-calendaristes[1]), l’initiative de Moscou vise à établir durablement une structure ecclésiale parallèle à travers toute l’Afrique, notamment en exploitant le mécontentement déjà existant de certains clercs du Patriarcat d’Alexandrie[2].
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En décembre 2021 fut érigé un Exarchat patriarcal d’Afrique de l’Église orthodoxe russe, avec deux diocèses pour le moment : le Diocèse d’Afrique du Nord (siège au Caire) et le Diocèse d’Afrique du Sud (siège à Johannesburg). Le site de l’Exarchat et d’autres sources russes donnent régulièrement des nouvelles de l’expansion de celui-ci, sous la direction du Métropolite Constantin de Zaraïsk, exarque patriarcal. Plus de 100 prêtres du Patriarcat d’Alexandrie auraient rejoint l’Exarchat dans les premiers mois, dont 65 au Kenya[3]. Selon des informations communiquées dans un entretien accordé à Oleg Ossipov (Agence Tass) par le Métropolite Antoine de Volokolamsk, président du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, l’Exarchat compterait à ce jour 350 paroisses dans 32 pays d’Afrique, avec 250 prêtres (« Митрополит Антоний: “Мы занялись большой и новой для нас в Африке работой” », Tass, 3 février 2025). Une grande partie du clergé serait constituée de transfuges du Patriarcat d’Alexandrie.
Ces chiffres sont impressionnants pour une période de trois ans seulement et indiquent que des passages du Patriarcat d’Alexandrie vers le Patriarcat de Moscou se produisent en effet, mais seule une enquête de terrain permettrait d’évaluer ce que cela représente concrètement. Un rapport critique estime que les paroisses de l’Exarchat africain sont « parfois à peine de simples cabanes, les fonds de Moscou arrivant au compte-gouttes » (Ivan U. Kłyszcz, Russia’s spiritual expansion in the Global South, The Russia Program, George Washington University, 27 mai 2024). D’autres sources suggèrent cependant que les salaires promis aux prêtres, en tout cas, arrivent bien à leurs destinataires et de façon régulière[4].
S’il est difficile d’avoir des chiffres précis sur la présence du Patriarcat d’Alexandrie à travers le continent africain, l’Église orthodoxe d’Ouganda indique compter plus de 75 prêtres et une quarantaine d’églises « en dur » (pour une centaine de paroisses), et ses trois évêques sont indigènes. Au Kenya, le nombre de paroisses est plus important (probablement autour de 150, sans qu’il soit possible de trouver un chiffre précis ou des indications sur le nombre d’églises construites), il existe un réseau d’associations et institutions orthodoxes, et deux des trois évêques sont des Africains. En outre, différents projets orthodoxes dans ces pays (par exemple la construction d’églises ou d’institutions sociales) bénéficient du soutien de paroisses orthodoxes de l’hémisphère Nord, en particulier aux États-Unis. Il ne fait pas de doute que la grande majorité des orthodoxes africains de rite byzantin demeurent pour l’instant affiliés au Patriarcat d’Alexandrie. Tout cela ne peut être remplacé par un nouvel acteur religieux en quelques années, d’autant plus qu’un changement de juridiction dans un climat conflictuel entraîne aussi des conséquences dans les relations sociales, familiales et personnelles.
Les possibilités d’extension de l’implantation orthodoxe russe en Afrique ne doivent cependant pas être sous-estimées — pas seulement en Afrique de l’Est, mais aussi en Afrique occidentale, comme l’a encore montré la réception d’un groupe de 200 personnes en Angola au début du mois de janvier 2025 ; dans ce dernier cas, il s’agissait d’une communauté qui appartenait à une structure non canonique, ce qui indique des possibilités d’expansion qui ne se limitent pas aux transfuges du Patriarcat d’Alexandrie.
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Plusieurs analyses suggèrent que le Patriarcat de Moscou a pu trouver des oreilles réceptives dans des régions ou parmi des membres du clergé qui ont eu le sentiment d’être négligés par le Patriarcat d’Alexandrie, dans des contextes où le soutien économique extérieur joue un rôle important. Interrogé par un journaliste local en 2022, un prêtre kenyan ayant fait défection du Patriarcat d’Alexandrie se plaignait de la gestion diocésaine et déclarait que « les églises grecques ont négligé le bien-être des prêtres » (« How Ukraine war, money split priests in Kenyan Orthodox churches », The Star, 9 mars 2022). Il reste à voir si le Patriarcat de Moscou réussira à faire mieux, mais les salaires et bourses promis par l’Église russe sont souvent mentionnés. Il faut en même temps veiller à ne pas réduire les transferts de clergé à des raisons purement économiques. Certains prêtres ayant rejoint Moscou sont manifestement des clercs compétents : des questions de conviction par rapport aux tensions intra-orthodoxes en cours peuvent aussi constituer un facteur déterminant. Dès 2019, des prêtres de plusieurs pays africains avaient protesté contre la reconnaissance de l’autocéphalie ukrainienne[5]. Avec les moyens de communication modernes, ces débats n’épargnent pas l’Afrique. La ligne de fracture orthodoxe traverse le monde.
Les activités orthodoxes russes sur le continent africain s’inscrivent en même temps dans les initiatives de soft power russe. Lors du sommet russo-africain de juillet 2023 à Saint-Pétersbourg, le patriarche Kirill de Moscou était venu s’adresser aux participants en vantant les avantages concrets apportés par la présence orthodoxe russe dans leurs pays :
« En développant nos activités pastorales, nous nous efforçons d’apporter notre contribution au renforcement des liens entre la Russie et l’Afrique et d’améliorer le bien-être des populations. Partout où nos paroisses s’ouvrent, il y a de nouvelles écoles, des puits d’eau, des sous-stations électriques, des hôpitaux et des centres culturels. » (cité par Tom Heneghan, « Russian patriarch reminds Africans of advantages in following Kremlin’s lead », RNS, 2 août 2023)
Certains de ces projets sont étroitement associés à la promotion de la présence russe. Par exemple, en Ouganda, la construction d’un centre « spirituel et éducatif » russe est prévue au centre de la capitale, Kampala, en face du palais présidentiel. Nous ignorons à quel stade en est actuellement ce projet. Les discours tant de la Russie que du Patriarcat de Moscou ne manquent en outre pas de jouer la carte des « valeurs traditionnelles » en contraste avec ce qui est présenté comme la décadence et la permissivité occidentales.
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Face à cela, le Patriarcat d’Alexandrie ne reste pas inactif. Ses appels aux autres Églises orthodoxes face à l’intrusion russe ne rencontrent qu’un silence prudent, en dehors des Églises grecques, pour des raisons qui tiennent plus à l’Ukraine qu’à l’Afrique. Le Patriarche Théodore s’est rendu récemment en visite au Kenya et y a souligné que la porte était ouverte pour les clercs qui ont rejoint le Patriarcat de Moscou et souhaiteraient revenir après avoir été « égarés de leur famille en raison de la désinformation et de la propagande spécialisée et trompeuse d’une Église sœur du Nord, propagande qui sert des intérêts politiques et non ecclésiastiques » (« Liturgie patriarcale au Kenya », Orthodoxie.com, 17 février 2025).
Les moyens du Patriarcat d’Alexandrie ne sont pas ceux de l’Église russe, qui bénéficie potentiellement du soutien et des ressources d’un État et de ses services diplomatiques. Mais le gouvernement grec ne semble pas indifférent à l’expansionnisme russe. Dans une analyse publiée dans Church Times (17 janvier 2025), Andreja Bogdanovski — qui publie l’intéressant hebdomadaire en ligne de géopolitique ecclésiastique Divine Diplomacy (Substack) — explique que le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis voudrait renforcer le clergé dans la diaspora grecque et plus activement engager son pays sur la scène géopolitique religieuse, ce qui s’inscrit aussi dans une perspective de défense de l’hellénisme. Athènes entend assurer les salaires de 600 prêtres au sein du Patriarcat de Constantinople en Turquie, du patriarcat d’Alexandrie, du patriarcat de Jérusalem et du Monastère Sainte-Catherine du Sinaï. Il pourra s’agir de nouveaux postes aussi bien que du financement de postes existants[6]. Une proposition législative dans ce sens a été présentée par le Conseil des ministres le 31 janvier 2025,
La Grèce ne dispose pas de la puissance d’un pays tel que la Russie. Ces récentes propositions relèvent d’ailleurs plus largement d’une réflexion sur les possibilités de soutenir la diaspora. Cela démontre pourtant que le gouvernement greec juge important de ne pas rester inactif dans la compétition ecclésiastique traversant actuellement le monde orthodoxe, compétition dont les implications ne se limitent pas aux prérogatives juridictionnelles des différents patriarcats.
Notes
- Nous laissons ici de côté l’insolite apparition d’une communauté africaine en Ouganda affiliée à l’une des branches des vieux-croyants russes (qui a aussi une mission… au Pakistan). Pour quelques informations à ce sujet, voir l’article de Dmitri M. Bondarenko, « In Search of the True Faith: the Appearance of Orthodox Old Believers in Uganda and Spiritual Anti-globalism in Contemporary Africa », Exchange, vol. 48, mai 2019, pp. 127-155. Notons cependant que le Métropolite Korniliy, à la tête de cette juridiction vieille-ritualiste, est reçu à l’Ambassade de Russie à Kampala lors de ses visites en Ouganda. ↑
- On peut trouver un bon résumé des justifications de l’établissement de paroisses sous juridiction russe en Afrique du point de vue du Patriarcat de Moscou dans deux articles du P. Georges Maximov, président du Département missionnaire de l’Exarchat patriarcal d’Afrique : « On the Canonical Aspect of Receiving African Clergy into the Russian Orthodox Church », Orthodox Christianity, 30 octobre 2021, https://orthochristian.com/142656.html; « L’orthodoxie russe en Afrique : sur ce que fait l’Exarchat de l’Église sur le continent noir », Exarchat patriarcal d’Afrique, 18 février 2025, https://exarchate-africa.ru/fr/revue-de-presse/lorthodoxie-russe-en-afrique-sur-ce-que-fait-lexarchat-de-leglise-sur-le-continent-noir/.↑
- Selon les informations fournies par l’article d’Evangelos Thiani, « The Russian Orthodox Church in Africa – For Political or Ecclesial Reasons? », Studies in World Christianity, 30/2, 2024, pp. 249-268 (p. 258). ↑
- Ibid., p. 260. ↑
- « African priests issue open letter about Patriarch’s recognition of OCU », Orthodox Christianity, 17 décembre 2019, https://orthochristian.com/126449.html. ↑
- Voir également l’article de Vasiliki Chrysostomidou, « The Greek Orthodox Patriarchates are strengthened with 600 priests of the Diaspora », ProtoThema, 21 janvier 2025, https://en.protothema.gr/2025/01/21/the-greek-orthodox-patriarchates-are-strengthened-with-600-priests-of-the-diaspora/. Lire également une mise en perspective publiée l’automne dernier : « Greece’s strategic support of senior Patriarchates with geopolitical significance », Orthodox Times, 22 novembre 2024, https://orthodoxtimes.com/greeces-strategic-support-of-senior-patriarchates-with-geopolitical-significance/. ↑