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Géorgie: Eglise et Etat, vers un conflit inévitable?




Un tour d'horizon sur la situation et le rôle politiques de l'Eglise orthodoxe en Géorgie depuis la fin de la période communiste nous est proposé ici par Jean-Arnault Dérens. Comme contribution au dossier, cet article donne également la parole à un ancien membre du clergé de l'Eglise de Géorgie, qui présente une analyse critique de l'évolution du pays et de son Eglise.

Cathédrale de la Sainte Trinité à Tbilissi (© 2010 Bart Acke - Agence: iStockPhoto).


L'Eglise orthodoxe géorgienne est l'un des piliers fondamentaux de l'identité nationale de ce petit pays, christianisé dès le Ier siècle par saint André. L'Eglise orthodoxe géorgienne a proclamé son autocéphalie en 484, par détachement du patriarcat d'Antioche, alors que le christianisme avait été reconnu comme religion officielle de l'Etat géorgien dès 317. En 1811, après la conquête russe, l'Eglise géorgienne fut toutefois absorbée dans les structures de l'Eglise synodale de Russie. En 1917, l'Eglise géorgienne a recouvré son indépendance et, même à l'époque soviétique, elle pu conserver une certaine autonomie - peut-être parce qu'un certain Josip Djougachvili, dit Staline, avait lui-même été séminariste de cette Eglise... En 1943, l'Eglise russe a pleinement reconnu son autocéphalie.

Depuis la fin de l'URSS et le recouvrement de l'indépendance, l'Eglise cherche plus que jamais à s'imposer comme un garant de l'identité nationale, alors que plusieurs religions sont traditionnellement présentes en Géorgie, notamment l'islam, et que le pays doit faire face aux sécessions de plusieurs régions ainsi qu'à un face-à-face dangereux avec la Russie, qui a atteint son point culminant lors de la guerre d'août 2008.

En 1991, le premier président de la Géorgie nouvellement indépendante, l'ancien dissident Zviad Gamsakhourdia, entendait créer un Etat «national et orthodoxe», ce qui entraîna d'immédiates réactions des communautés non-géorgiennes et/ou non-orthodoxes du pays, ainsi que dans les régions et républiques autonomes (républiques autonomes d'Abkhazie et d'Adjarie, région autonome d'Ossétie du Sud). Edouard Chevarnadze, l'ancien secrétaire du Parti communiste géorgien et ancien ministre des Affaires étrangères de Mikhail Gorbatchev, reprit le contrôle du pays au terme d'une guerre civile, qui vit l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud basculer ouvertement dans la sécession, avec la bénédiction de Moscou, qui trouvait là un moyen d'affaiblir la Géorgie et de maintenir le petit pays sous son contrôle. Edouard Chevarnadze eut soin d'annoncer sa conversion à l'orthodoxie, de se faire baptiser et de choisir pour directeur de conscience le patriarche Elie II, à la tête de l'Eglise géorgienne depuis 1977.

Edouard Chevarnadze fut néanmoins renversé par le pro-occidental Mikheil Saakashvili lors de la «révolution des roses» du novembre 2003. Quelques mois plus tard, celui-ci chassait le despote corrompu d'Adjarie, Aslan Abachidze, et faisait rentrer cette république autonome dans le giron de Tbilissi. A l'été 2008, par contre, une complexe série de provocations amena la Géorgie à se lancer dans un conflit perdu d'avance avec la Russie. Moscou choisit de franchir un pas supplémentaire en reconnaissant formellement l'indépendance des deux autres entités sécessionnistes, l'Adjarie et l'Ossétie du Sud.

Alors que le régime de Mikheil Saakashvili est de plus en plus ouvertement critiqué par ses protecteurs occidentaux, notamment les USA, en raison de ses violations flagrantes et répétées des droits de la personne et de son très haut niveau de corruption, les relations entre l'Eglise et l'Etat sont particulièrement tendues. L'Eglise orthodoxe dénonce avec virulence l'orientation pro-occidentale du gouvernement, et s'oppose notamment à toute perspective d'intégration à l'OTAN, objectif revendiqué par les dirigeants de Tbilissi.

© 2008 Lali Kacharava - Agence: iStockPhoto
Alors que cette Eglise jouit d'une influence sociale particulièrement forte, un affrontement direct pourrait être fatal pour le régime de Tbilissi. Une seule figure de référence a, en effet, réussi à conserver sa place centrale tout au long du difficile processus de «transition», le patriarche-catholicos Elie II, qui dirige l'Eglise depuis plus de 30 ans. Il est probablement le seul dirigeant actuel d'une Eglise orthodoxe ayant accédé à cette fonction sous le régime communiste ce qui, dans le monde soviétique, veut obligatoirement dire avec l'accord, voire la protection, des autorités. Aucune «lustration» n'est cependant envisagée dans l'Eglise géorgienne, et toute interrogation sur les liens que le patriarche aurait pu entretenir avec le KGB est toujours très mal vue en Géorgie.

Début mai, de nouveaux incidents ont révélé le potentiel de déstabilisation de ces relations difficiles entre l'Eglise et l'Etat. Des mouvements orthodoxes radicaux ont en effet violemment manifesté pour dénoncer la publication, et la présentation à l'Université de Tbilissi, du livre provocateur d'un jeune écrivain, Erekle Deisadze, au titre jugé «blasphématoire» (Saidumlo siroba), car il évoque la dernière Cène dans un jeu de mot assez graveleux. Ce livre parle ouvertement d'homosexualité, un sujet encore fortement tabou dans la société géorgienne. Les affrontements physiques, commencés dans la rue, se sont prolongés sur les plateaux de télévision [1]. Le patriarche a reçu dès le lendemain le prêtre qui avait pris la tête du violent rassemblement, alors que la police a arrêté sept manifestants. Peu après, le dirigeant du «Mouvement populaire orthodoxe», le magnat de la presse Malkhaz Gulashvili, un opposant déclaré au régime de Mikeil Saakashvili, qui possède notamment le journal anglophone Georgian Times, a pris la fuite vers la Russie, passant par l'Ossétie du Sud - ce qui s'apparente à un acte de haute trahison dans la Géorgie d'après le conflit de 2008.

Alors que Tbilissi bruit au rythme des rumeurs invérifiables et spécule sur de raffinés complots - qui a intérêt à de tels incidents? Moscou ou le pouvoir, pour souligner l'importance de la «menace russe» et détourner l'intérêt de l'opinion des élections municipales du 30 mai? - le théologien dissident Basile Kobakhidze fait le point sur la situation de l'Eglise orthodoxe géorgienne, ses relations avec les autorités politiques et avec la Russie.

Ancien porte-parole du patriarcat, Basile Kobakhidze a quitté ses fonctions en 1997 pour dénoncer la décision de l'Eglise de se retirer du Conseil œcuménique des Eglises. Il a même choisi de renoncer à l'état ecclésiastique en 2007 pour protester contre ce qu'il considère comme des dérives de son Eglise. Entretien avec un observateur critique .

Svetitskhoveli - église géorgienne - Mzheta (© 2008 Lali Kacharava - Agence: iStockPhoto).
Religioscope - Pouvez-vous nous rappeler les grandes lignes de votre biographie?

Basile Kobakhidze - Je suis devenu ministrant du patriarche Elie en 1984, quand j'avais 18 ans. J'étais croyant, mais, à l'époque soviétique, il était très mal vu d'afficher sa foi. C'était un acte de dissidence, de résistance politique et nationale. J'ai été ordonné prêtre en 1993, et j'ai accédé à d'importantes fonctions. En tant qu'archiprêtre, je suis devenu porte-parole du patriarcat, alors que j'assumais déjà le secrétariat particulier du patriarche avant mon ordination. J'ai assumé d'autres fonctions : aumônier de l'Université d'Etat, vice-recteur de l'Académie théologique et responsable des relations extérieures au sein du patriarcat. J'ai choisi de quitter mes fonctions officielles en 1997, quand l'Eglise géorgienne, sous pression directe de l'Eglise russe, a quitté le Conseil œcuménique des Eglises. Mes critiques ouvertes m'ont valu des réactions très violentes de la part de l'Eglise et du patriarche. En septembre 2003, des prêtres ont manifesté dans la rue contre l'accord que l'Etat voulait signer avec le Vatican, amenant à l'annulation de ce projet d'accord [2]. Comme je me suis publiquement prononcé en faveur de cet accord, on voulait me lapider en m'accusant d'être un Judas. Comme les choses ne faisaient qu'empirer, j'ai choisi de renoncer à l'état ecclésiastique en 2007. A ce moment, nous étions trois prêtres dissidents, mais un groupe d'étudiants partageaient notre approche: 24 d'entre eux ont été exclus de l'Académie théologique. Le patriarche a publiquement déclaré qu'ils seraient maudits pour sept générations... En Géorgie, c'est très grave, surtout pour ces jeunes gens et leurs familles.

Religioscope - Vous vous opposez au nationalisme professé par l'Eglise.

Basile Kobakhidze - Notre Eglise est une Eglise nationale mais, comme beaucoup d'Eglises orthodoxes, elle a sombré dans l'ethnonationalisme, professant la xénophobie et l'homophobie. La presse religieuse incite à la haine, en dénonçant en permanence des «complots» contre la Géorgie et l'orthodoxie. Cette presse est violemment anti-occidentale et anti-européenne et elle prend directement à revers les positions officielles du gouvernement. Ce dernier n'est d'ailleurs pro-occidental qu'en apparence, ou par intérêt. Le président Saakashvili défend aujourd'hui un nationalisme aux relents fascisants, et viole ouvertement les droits de la personne et tous les principes de l'Etat de droit. L'Etat discrimine les minorités religieuses, laisse les extrémistes terroriser les fidèles des autres confessions. L'évêque catholique a été battu à trois reprises. En Adjarie, on favorise des conversions massives des musulmans, pour prouver l'identité géorgienne, donc orthodoxe, de la région. L'Etat organise des baptêmes collectifs.

Religioscope - Y a-t-il, en la matière, conflit ou convergence de vue entre l'Etat et l'Eglise?

Basile Kobakhidze - L'Etat cherche en permanence à donner des gages à l'Eglise, mais en réalité, c'est un conflit ouvert qui se poursuit, l'Eglise s'inscrivant dans l'opposition au pouvoir. Le patriarche garde une certaine réserve, ce qui n'est pas le cas de prêtres de paroisses, qui dénoncent sans cesse l'Occident, l'Europe, l'OTAN, les USA et le président Saakashvili. Après la révolution de 2004, celui-ci a eu des velléités de favoriser un changement dans l'Eglise, mais il a reculé, par crainte d'un conflit ouvert [3]. Maintenant, il est trop tard. Le gouvernement fait concession sur concession à l'Eglise, mais celle-ci poursuit sa campagne de sape. Le président Saakashvili a peur de l'Eglise. Durant la guerre de 2008, la presse religieuse présentait les bombes russes comme un «châtiment de Dieu», et saluait en l'armée russe un rempart contre «l'Europe satanique». En mai 2009, 100.000 manifestants de l'opposition sont venus demander la bénédiction du patriarche pour marcher contre le gouvernement...

Religioscope - Pourquoi ne l'a-t-il pas donnée?

Basile Kobakhidze - Le grand problème de l'Eglise tient aux faiblesses et aux divisions de l'opposition. En réalité, il faudrait que le patriarche prenne la tête d'une révolution, ce qui n'est pas dans la culture d'une Eglise habituée à obéir à un pouvoir fort... L'an dernier, le patriarche a néanmoins directement essayé d'organiser un scénario de transition politique. Il est allé chercher le dernier descendant de la famille princière des Bagration. Ce jeune homme, le prince David Bagration, a toujours vécu en Espagne et ne parle pas un mot de géorgien. L'Eglise l'a marié en grande pompe à une descendante d'une autre branche des Bagration, de manière à symboliser l'union de la Géorgie [4]. Le nouveau couple princier devait avoir un enfant, qui aurait dû être élevé par le patriarche, pour en faire le futur souverain chrétien de la Géorgie... Face à ce plan menaçant, même s'il s'inscrivait sur le long terme, le gouvernement a réagi avec les mêmes armes que le patriarche, en envoyant une courtisane dans les bras du prince David, une top-model qui avait posé pour l'édition géorgienne de Playboy. Le mariage arrangé par le patriarche a aussitôt volé en éclats, et la Géorgie risque d'attendre encore longtemps son «prince chrétien».

Religioscope - Vous dénoncez un retard culturel de l'Eglise géorgienne?

Basile Kobakhidze - Dans l'Eglise serbe, une figure considérée comme conservatrice, comme le métropolite Amfilohije, parle cinq langues. Les évêques géorgiens ne parlent que géorgien et russe. Quand ils participent à des réunions internationales, ils ne peuvent communiquer qu'avec les Russes. D'ailleurs, presque toute la littérature religieuse vient de Russie. Nous avons été colonisés par la Russie, et la Russie a toujours une attitude colonisatrice à l'égard de la Géorgie. Beaucoup de jeunes veulent devenir prêtre, surtout dans les campagnes, pour des raisons qui tiennent avant tout à la promotion sociale. Etre prêtre est un bon métier, bien payé, et qui donne un grand prestige. Malheureusement, ces jeunes n'ont souvent pas une grande culture, et leurs études ne leur permettent pas de l'acquérir.

Basile Kobahidze (© 2010 Laurent Geslin).


Religioscope - Le patriarche Elie conserve-t-il toujours des relations importantes avec la Russie?

Basile Kobakhidze - Après la guerre de 2008, il a été reçu par le président Medvedev, qui lui a même «restitué» le village de Perevi, à la frontière ossète, occupé par les troupes russes. C'était, pour Moscou, une manière de priver l'Etat géorgien de légitimité, en affirmant que le patriarche pouvait toujours être un interlocuteur. D'ailleurs, le patriarche a dénoncé la guerre de 2008, en affirmant que d'autres solutions auraient pu être trouvées. Pour ma part, j'ai choisi d'aller combattre comme volontaire, aux côtés des troupes géorgiennes. Notre pays était agressé.

Religioscope - Quelle est aujourd'hui la situation de l'Eglise en Abkhazie et en Ossétie du Sud?

Basile Kobakhidze - L'Eglise russe a montré dans ces deux cas son grand sens politique. En effet, contrairement au Kremlin, elle n'a pas reconnu l'indépendance autoproclamée par ces deux entités. Ainsi, le patriarche Cyrille de Russie est prochainement attendu à Tbilissi, et sera reçu par le président Saakashvili, ce qui serait impossible si l'Eglise avait reconnu les sécessions. Officiellement, l'Eglise russe reconnaît que les diocèses d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud sont toujours placés sous la juridiction de Tbilissi. En réalité, l'évêque géorgien de Soukhoumi, en Abkhazie, a dû s'exiler à Tbilissi, et des évêques russes administrent les diocèses. Ce sont les évêques de Vladikavkaz, pour l'Ossétie du Sud, et de Maykop pour l'Abkhazie. [Voir l'article sur l'Abkhazie et son Eglise orthodoxe.]

Religioscope - Vous estimez que les services secrets russes, l'ancien KGB, sont toujours actifs au sein de l'Eglise.

Basile Kobakhidze - En effet. On sait très bien qui est le principal correspondant des services: Georges Harazichvili, le responsable actuel des relations entre le patriarcat de Géorgie et l'Eglise russe, qui est également l'aumônier de l'ambassade de Russie à Tbilissi. Son nom de code dans les services russes est David.

Religioscope - Le patriarche est âgé. Sa succession ne pourrait-elle pas être l'occasion d'un aggiornamento de l'Eglise?

Basile Kobakhidze - Je ne le crois malheureusement pas. Le successeur du patriarche est déjà connu. Ce sera son neveu, l'évêque Dimitri de Batoumi. La succession sera familiale, et tout débat est d'emblée exclu.

Religioscope - Depuis que vous avez renoncé à l'état ecclésiastique, quelle est votre situation?

Basile Kobakhidze - Je travaille pour un petit centre de recherches religieuses, car aucune Université publique ne prendrait le risque de me donner une charge d'enseignement. Le patriarche a montré ma photographie à la télévision, en me dénonçant comme un ennemi national. Je peux encore fréquenter une église dont le prêtre est un ami, mais de manière discrète.

Notes

1) Lire Sophie Tournon, «Le livre sulfureux qui divise la Géorgie», in Regards sur l'Est, 8 mai 2010.

2) Lire Régis Genté, «Géorgie: l'Eglise orthodoxe entre rêve de grandeur et repli sur soi», in Religioscope, 30 octobre 2003.

3) Lire Régis Genté, «Géorgie: bientôt un coup d'Etat dans l'Eglise?», Religioscope, 27 août 2004.

4) La dynastie des Bagratides a régné sur la Géorgie au Moyen ge. A partir du XVe siècle, la famille se divise en trois branches principales. Au XIXe siècle, différents princes bagratides entrèrent au service de la Russie.


Jean-Arnault Dérens, qui collabore régulièrement à Religioscope, est le rédacteur en chef du Courrier des Balkans. Il sillonne actuellement à bord d'un voilier la mer Adriatique, la mer Egée et la mer Noire, périple relaté sur le blogue Venise - Mer Noire.

© 2010 Jean-Arnault Dérens


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